Dans la peau

0.
On cogne la benne à ordure. Un rapide coup d’œil, personne, je sors, je la vois. Elle est par terre, je m’approche, m’accroupis et la secoue. « Mam’zelle ! Mam’zelle, vous allez bien ? J’vais vous chercher du s’cours ». Je me redresse, je cours, je sors de la ruelle.

1.
C’est la nuit, pluie, les lumières du cinéma se reflètent par terre. La foule sort, se disperse. Restent deux femmes et un parapluie, au coin de la rue, papotage fémino-urbain. La brune rit, secoue ses cheveux. De l’autre côté de la rue, l’homme les observe, de loin, de dos. Sans manteau ni parapluie, seulement son sac à dos pour les imprévus. Il est trempé.

2.
« Ça m’a fait un bien fou cette soirée entre filles ! Tu n’imagines même pas depuis combien de temps ça ne m’était pas arrivé, j’avais l’impression d’étouffer, d’étouffer, et ce soir, je respire enfin! Après tout, tu as bien raison, on n’a pas besoin d’homme dans la vie ». Elle rigole, moi aussi. Il y a un peu de cette électricité dans l’air, et de la pluie. « En tous cas, pardon pardon pardon de ne pas t’avoir laissé regarder le film tranquillement, je crois que j’avais besoin de parler. » Elle me dit que ce n’est pas grave, que ça sert à ça les amies, et que je la fais bien rire avec mes histoires de mecs. Je lui envoie un sourire qu’elle me rend. Nos regards se croisent, elle a l’air émue. Émue ?

On décide de partir. Elle hèle un taxi et me propose de le partager. Je lui réponds « J’aime marcher sous la pluie, je vais rentrer à pied. » J’attends qu’elle monte dans le taxi et lui dis « On se voit demain !» Elle sourit toujours, répond par un signe de tête, ferme la porte de la voiture qui démarre. Je fais demi-tour et m’en vais.

Je suis seule dans la rue quand un homme me bouscule. Il s’excuse, fait une pirouette, me dit qu’il n’a pas de manteau et a oublié son parapluie, qu’il va dans la même direction. Il me demande s’il peut m’accompagner, je lui souris amusée. Il est beau garçon, j’accepte « D’accord pour partager un petit bout de chemin. ». Il me dit qu’il s’appelle Paul et je lui réponds « Moi c’est Véro ». On continue à marcher en bavardant.

Il me sort son numéro de charme depuis un bon quart d’heure et ça marche. Je rougis un peu, je minaude. Il me propose d’aller écouter du jazz. « Je ne sais pas. J’hésite un peu » mais c’est surtout pour jouer avec ses pieds. Il me dit qu’on joue du Miles Davis ce soir, j’accepte l’invitation d’un regard, sans dire un mot. On tourne à droite, il pose son bras sur mon épaule, je reste silencieuse et me blottis un peu contre lui.

Plus tard. On sort du bar, j’ai encore des airs de jazz dans la tête et pas du tout envie que la soirée se termine. Il me prend par la main, m’emmène d’un pas pressé, en chuchotant quelque chose que je n’entends pas, dans une ruelle adjacente. Il me dit que je suis belle, qu’il n’attendait que moi. Je rougis, me mets sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Il me renvoie le baiser, me presse contre lui, passe la main sous mon chandail. D’heureuse, je deviens méfiante, il essaie de me toucher la poitrine. « Paul, arrête, s’il te plait, pas maintenant, pas ici ». Son regard me fait maintenant peur. Il me prend par le bras, crie, me menace. J’essaie de lui faire lâcher prise, il me frappe et me pousse sur le sol. J’ai peur, on dirait une bête, prête à fondre sur sa proie. Je suis résignée, je le laisse s’approcher.

Il fait noir, mes yeux sont fermés, je suis évanouie. J’entends du bruit, des pas. Qui s’éloignent d’abord, en cognant la benne à ordure, puis d’autres qui s’approchent. On me secoue, j’ouvre les yeux, c’est le clochard qui me demande si je vais bien. Il dit autre chose mais ça reste flou. Je referme les yeux et les pas s’éloignent.

3.
Je regarde de l’autre côté de la rue, mon regard est accroché par deux femmes qui discutent sous la pluie. Je dois être excité. Oui. Mais il faut le dissimuler. Je dois attendre qu’elles se séparent.

Elle ne m’ont pas encore vu, tant mieux mais je n’en peux plus. Elles devraient se séparer. L’une d’elles monte dans le taxi.

L’autre commence à marcher seule. C’est le moment. Je dois changer d’attitude, jouer de mon charme, la faire rire. Je cours, traverse la rue. Je la bouscule un peu, me retourne et lui dit avec un sourire au coin des lèvres « Excusez-moi mademoiselle mais je n’ai pas de manteau et j’ai malencontreusement oublié mon parapluie. Je vais dans la même direction. Ça vous dérange si je vous accompagne ?» Elle me sourit, amusée et accepte. « En fait, moi c’est Paul ». Elle me répond qu’elle s’appelle Véro.

On marche tranquillement, le courant passe bien. Cela fait déjà un bon quart d’heure que je joue à la perfection. Je l’ai charmée et lui propose « Si tu veux, je connais un bar sympa où on joue du jazz. C’est un peu perdu de l’autre côté de la Seine mais il vaut vraiment le détour ». Elle hésite, me dit qu’elle ne sait pas, mais je surenchère « Allez, viens. C’est une rétrospective Miles Davis ce soir ». Finalement elle accepte, on bifurque à droite. J’enroule mon bras autour de son épaule et elle se blottit.

On a passé une bonne soirée. Une fois sorti du bar, je lui chuchote dans l’oreille tout en l’entraînant dans la ruelle à gauche. « Véro, t’es belle tu sais. J’ai l’impression que je n’attendais que toi. C’est idiot mais c’est sincère ». Elle m’embrasse et j’enchaîne. J’en profite pour la serrer un peu plus et de glisser ma main sous son pull. Je crois qu’elle a saisi où je voulais en venir. J’essaie de lui prendre les seins. Elle n’est pas très chaude mais je m’en fous. Ca y est, elle a peur. Elle essaie de partir mais je lui prend le bras et crie plus fort. « Tu vas te laisser faire, ouais ! ». Je lui colle deux-trois baffes. « Salope !». Je la jette au sol. Elle me regarde apeurée, faible et résignée. Je m’approche.

Je la laisse, comme un tas de chiffons dans les flaques. Je sors de la ruelle et cogne le coin de la benne à ordure.

4.
Alain, ramène-toi bordel ! Je suis en train d’expliquer à tout le monde le déroulement de la scène et ça te concerne aussi mon vieux ! Alors ramène-toi ! »

« Michelle et Brigitte, vous allez au coin de la rue et vous discutez pendant que toi, Alain, tu te places de l’autre côté en les regardant fixement. N’oublie pas que tu es un violeur. Mets-toi bien ça dans le crâne. » Le con, il n’écoute jamais. Un putain d’acteur qui n’en fait qu’à sa tête. « Les filles, vous avez passé une chouette soirée entre nanas, je veux voir une complicité intime dans vos regards, surtout Michelle. Que le spectateur comprennent qu’entre ces deux-là, il pourrait bien se passer quelque chose, tu vois ? Et les autres, vous sortez du ciné, vous vous dispersez, numéros pairs à gauche, impairs à droite.»

« Alain. Tu restes de ce côté-ci de la rue, dos à la caméra. Je veux toujours voir le pervers qu’il y a en toi, pigé ? » C’est ça, cause à mon cul, ma tête est malade, ducon.
« Michelle et Brigitte. Vous vous dites au revoir. Toi, Michelle, t’appelles un taxi mais Brigitte ne veut pas monter avec toi. T’es un peu déçue mais tu gardes le sourire car t’as passé une belle soirée. Brigitte, quand le taxi s’en va, t’es heureuse et tu marches tranquillement sur ce trottoir. »

« Alain, écoute-moi petit. A partir de maintenant, tu dois te faire passer pour un play-boy. Ton but ultime, c’est de l’emballer. Sourires et clins d’œil face caméra, tout le tintouin, tu vois quoi. Toi Brigitte, tu te demandes un peu quoi au début mais t’es vite charmée et tu te laisses aller. Après tout, tu viens peut-être de te faire larguer, mais la soirée entre nanas, ça t’a requinquée et tu es déjà de retour sur les rails. Une fois les dialogues passés, vous continuez à marcher jusqu’à ce que je dise « Coupez ! ». La caméra sera en plan fixe derrière vous. »

« Dans ce plan, Brigitte, je veux te voir charmée. Alain, tu fais ce que tu sais si bien faire. Et surtout, vous marchez au même rythme que la caméra. Une fois que Brigitte accepte, la caméra ne se déplace plus, vous la dépassez et tournez à droite. Un peu plus loin, Alain, tu passes ton bras autour des épaules de Brigitte. » Et là, fondu vers le noir.

Fondu entrant à la sortie du bar. « Vous avez passé une très bonne soirée. Vous vous plaisez mutuellement et vous allez d’un comme un accord dans la petite ruelle. Dans celle-ci, vous vous regarder dans les yeux et là, Alain, t’enchaîne sur les dialogues. Brigitte t’embrasse et vous continuez. Après quelques secondes, tu la serres, tu lui mets ta main sous le pull et tu essaies de lui caresser les seins. Brigitte n’est pas d’accord, tu continues, tu la frappes. N’hésite pas à lui crier dessus. Tu la jettes par terre. Une fois au sol, Brigitte, tu as peur et tu es résignée. Alain s’approche de toi comme une bête sauvage et là, on coupe. »

« Dans la scène d’après viol, Alain, tu cours et n’oublie de te cogner sur la benne. A ce moment, la caméra est sur la benne qui s’ouvre. Aldo, tu sors de la benne. Tu vérifies que personne ne te remarque, tu sors, tu te diriges vers Brigitte, tu la secoues pour la réveiller et lui dit que tu vas chercher des secours. Tu repars aussitôt en courant. Brigitte, t’es dans les pommes et quand Aldo te secoue, tu entrouvres les yeux mais tu ne comprends pas grand-chose. Tu te rendors quand Aldo s’en va. On fera également une prise avec la caméra dans la peau de Véro. Demain on tourne les scènes de l’hôpital. Maintenant, tout le monde prêt sur le plateau. On tourne. »

Crédits :

Avec (par ordre d’apparition) :
Aldo Mazzaro (le clochard)
Brigitte Vincent (Véronique)
Michelle Dresde (l’amie)
Alain Hachtmann (Paul)

Scénario et mise en scène : La courgette Lejeune
Dialogues et script : Mallollo
Montage : La courgette Lejeune
Opérateur-machiniste : Mallollo
Musique originale de Patricia Kaas
Producteur exécutif : http://www.critiqueslibres.org

Merci à la ville de Paris, au Bar Caveau de la Huchette pour le décor et aux cantines universitaires pour le catering.

MMXI